Spectacle A Plates Coutures à Saint Cloud le 18 mai 2017

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Après plus de 35 ans, pour certaines, d'obéissance silencieuse, de tête penchée sur les machines, elles ont stoppé net la mécanique. Pour un temps court, qu'elles savent limité. Un temps d'autant plus précieux.

Cela bouleverse les relations entre elles. Elles racontent qu'elles se sont re-découvertes, sous d'autres jours, qu'elles n'auraient jamais pu imaginer qu'une telle ou une telle soit capable de telle ou telle chose (souvent dans le meilleur, parfois dans le pire), que ça les a galvanisées, sorties d'elles-mêmes.

Ça a bouleversé les relations dans leur entourage, dans leurs vies privées, dans les couples. Certaines ont

divorcé après, d'autres se sont mariées. Leurs maris en ont parfois fait de graves dépressions. C'est cela qui

m'intéresse : ce déplacement qu'elles ont vécu, dont elles témoignent, cette façon de faire un pas de côté, de se mettre «hors de», cet acte ultime de refus, de désobéissance au système, et la façon dont cela les a révélées, à elles-mêmes et aux autres. Et puis la suite. L'après. Comment elles ont repris le quotidien, une fois la lutte passée (ou en tout cas apaisée, car elle n'est pas finie pour celles qui tentent de récupérer les maigres primes durement négociées et que l'entreprise ne leur a finalement jamais versées). Ce qui s'est passé, une fois les vies revenues à la normale, une fois le système réintégré, que ce soit à travers le chômage, la pré-retraite, les petits boulots précaires, ou la réembauche dans le même atelier par un repreneur transformé en patron tyrannique et paranoïaque (forcément il se méfie). Et ce que ça a laissé comme vide, comme nécessité vitale alors de « ne plus parler de tout ça », de tourner la page, parce que sinon « ça remue de la mort dans la tête ». Mais quelle mort ? Celle de maintenant, après s'être senties tellement vivantes et existantes durant ces quelques semaines de lutte, ou celle traversée alors avec la fermeture de l'usine et le piétinement de 30 années de leurs vies, même si c'étaient des vies au SMIC jamais augmenté, aux gestes répétitifs, aux revendications impossibles ?

C'est cela qui m'intéresse : au coeur de leurs récits, de leurs mots, de leur manière de raconter cela, au coeur de cet intime, de ces vies que beaucoup qualifient, vu de loin, de haut, de petites vies, interroger le politique et l'universalité de l'humain, ce qui fait sens, ce que ça raconte sur nous, de nos luttes et de nos obéissances, de nos résignations et de nos résistances. De nos places assignées et de nos possibles (mais si difficiles ou non désirés, non nommés, non osés) pas de côté. Ce que ça raconte de nos humanités et de nos vies dans cette société que nous continuons à coudre malgré tout jour après jour. À plates coutures.